Le poème Picasso

P

icasso se prétendait sans style. « Le style, disait-il, c’est souvent ce qui enferme le peintre dans une même vision, une même technique, une même formule pendant des années et des années, pendant toute une vie parfois. […] Moi je remue trop, je déplace trop. Tu me vois ici et pourtant j’ai déjà changé, je suis déjà ailleurs. Je ne suis jamais en place et c’est pourquoi je n’ai pas de style »[1]. Si l’on définit le style artistique comme l’ensemble des caractéristiques résultant de l’application d’un certain système technique et esthétique, propres aux œuvres d’une époque, d’un artiste, etc. alors, en effet, il n’y a pas de style Picasso ou plutôt, il y en a eu plusieurs, tant son œuvre s’est modifiée au fil de sa vie. Les périodes bleu et rose se sont succédées puis le cubisme, tutoyant le surréalisme. De ce point de vue, son œuvre est unique à défaut d’être enfermée dans un seul style.

 

Mais, au-delà d’une forme esthétique particulière, le style dépend d’autre chose. L’artiste œuvre par nécessité. Il n’est pas aussi libre qu’on pourrait le croire, précise Picasso, pour qui il ne s’agit pas de peindre ; mais d’arriver à DIRE. Les hommes s’emparent de la peinture, écrit-il, « pour habiller un peu leur nudité. Ils prennent ce qu’ils peuvent et comme ils peuvent [et taillent] un habit à la mesure de leur incompréhension »[2]. N’est-ce pas de ce qui demeure incompréhensible et indicible que relève le style ? Pour Lacan, « le style, c’est l’objet »[3]. L’objet a, « fatidique »[4]. Il est cause et conséquence, à la fois cause du désir rebelle au signifiant et ce que le sujet tente d’approcher ou de représenter. C’est une pierre de Zénon, écrit Jacques-Alain Miller, « qui empêche tout être qui se meut d’arriver à son but, et même de quitter son point de départ »[5]. C’est au point d’immersion de la vie signifiante dans le corps que s’enracine le style de chacun.

C’est ce qui fait peindre Picasso et le fait écrire. Car Picasso ajoute l’écriture à son art. Celle-ci se montre subtile et déconcertante, défiant les lois de l’écriture. Tout y est brouillé, les règles ordinaires du discours, aussi bien que le sens. Extrait : « Le gros pied : réflexion faite rien ne vaut un ragoût de mouton mais j’aime beaucoup mieux le miroton ou bien le bourguignon bien fait un jour de bonheur plein de neige par les soins méticuleux et jaloux de ma cuisinière slave hispano-mauresque et albuminurique servant et maîtresse délayée dans les architectures odorantes de la cuisine – la poix et la glu des ses considérations détachées – rien ne vaut son regard et ses chairs hachées sur le calme plat de ses mouvements de reine »[6]. Avec Le Désir attrapé par la queue et ses autres pièces, Picasso se fait précurseur du théâtre de l’absurde. Ces lignes sont celles de lalangue de Picasso élevée au rang de sinthome. C’est le poème Picasso au style indéniable.

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Bel été à chacune et chacun !

[1] Verdet A., Entretiens, notes, écrits sur la peinture : Braque, Léger, Matisse, Picasso, Chagall, Paris, éd. du Petit Véhicule, 2002, cité dans Paroles d’artiste. Pablo Picasso, Paris, Broché, 2014, p. 58.

[2] Zervos C., « Conversation avec Picasso », in Paroles d’artiste. Pablo Picasso, op. cit., p. 10.

[3] Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 740.

[4] Lacan J., « D’une réforme dans son trou », La Cause du désir, no 98, mars 2018, p. 13.

[5] Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 14.

[6] Picasso P., Le Désir attrapé par la queue, Paris, Gallimard, 2015, p. 27.