Le Funambule de Jean Genet – unique en son genre (2/2)

I

l découvre un lieu où l’art du funambule se révèle être un foyer ne cessant d’alimenter cette mort glaciale qui entre par les pieds. La parfaite exactitude – beauté de la danse – est requise de l’artiste pour qu’il devienne cette blessure elle-même, une sorte de cœur secret et douloureux.

Ce qu’admire Genet, c’est une métamorphose de la poussière en poudre d’or, une transmutation perpétuelle de la mort en douloureux équilibre. Il s’agit, tu l’as compris, de la solitude mortelle, de cette région désespérée et éclatante où opère l’artiste.Son aimé devient unique en son genre : un Ange – Homme ou femme ? Monstre à coup sûr. Un monstre équivoque, au maquillage excessif et outré, dont le travesti porte à un neutre qui dériverait du masculin. Genet, en effet, ne renonce pas au fétichisme des organes sexuels

Genet fait d’Abdallah un amant solitaire à la poursuite de son image qui se sauve et s’évanouit sur le fil de fer –Narcisse qui danse. […] Cette chaleur qui sort de toi, et rayonne, c’est ton désir pour toi même – ou pour ton image – jamais comblée. Mais finalement, il tend son image de poète au miroir du funambule, et c’est bien de sa propre expérience qu’il s’agit. C’est tout autant lui qui cherche cette solitude absolue, dont il a besoin s’il veut réaliser son œuvre – tirée du néant qu’elle va combler et rendre sensible à la fois – le poète peut s’exposer dans quelque posture qui sera pour lui la plus périlleuse.

Avec la lecture du Funambule, nous nous trouvons confronté à un point de réel, porté obscurément, dans les flancs du monstre,que Genet traite par un effort de poésie et son exaltation de cette danse au-dessus du vide. C’est par la suppléance de l’amour que l’écriture, autant que les simulacres infernaux du cirque, révèlent, dans une apothéose, cette impossible érection du vivant arrachée à la déréliction.

Abdallah fera une chute grave qui l’amènera à interrompre sa carrière. Quelques années plus tard, à vingt-huit ans il se suicide. Jean Genet, qui s’en sentait responsable, en fut profondément affecté jusqu’à sa propre mort.