Le Funambule de Jean Genet – unique en son genre (1/2)

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nique en son genre… il y aurait de multiples raisons de tirer de la vie et de l’œuvre de Jean Genet, matière à éclairer cette proposition. Mais s’il n’y avait qu’un seul fragment à retenir pour décrire cette singulière unicité, je choisirais Le Funambule [1]. Après que sa veine créatrice s’est tarie pendant plus de six ans, ce texte, écrit au printemps 1955, est pour Genet une renaissance. S’il avait connu la gloire littéraire dans le tout Paris avec ses romans écrits en prison, il n’a plus rien publié depuis 1949. À la fin du Funambule, il fait discrètement allusion à ce douloureux empêchement : C’est un des plus émouvants mystères que celui-là : après une période brillante, tout artiste aura traversé une désespérante contrée, risquant de perdre sa raison et sa maîtrise. Sil sort vainqueur… [2]

Jean Genet a alors quarante-sept ans quand il adresse ce long poème d’amour au jeune acrobate, Abdallah, rencontré deux ans auparavant. C’est une version de l’amour débarrassée de toutes les exubérances de la libido homosexuelle et masochiste décrites dans ses romans. Au contraire, l’expérience du funambule devient le creuset d’une existence que le regard amoureux densifie jusqu’à l’extrême. Flic-flac, courbette, sauts périlleux, roues… tu les réussiras non pour que tu brilles mais afin qu’un fil d’acier qui était mort et sans voix enfin chante. Le funambule a en charge d’apprivoiser la bête rétive qui l’anime et d’avoir, malheureux, à rassembler l’indompté, pour lui donner forme humaine. Genet spectateur rend à l’aimé son unicité solitaire. Tu danseras sur et dans une solitude désertique, les yeux bandés, si tu le peux, les paupières agrafées. Cette solitude absolue, incommunicable, est une solitude mortelle dont l’amant se fait le chroniqueur fasciné et amer.

 

[1] Genet J., Le Funambule, Paris, Marc Barbezat/L’Arbalète, 1958.

[2] Tous les passages en italiques sont des extraits du texte du Funambule.