De purs hommes*

``

L’homosexualité n’est ni un vice, ni un avilissement et on ne saurait la qualifier de maladie ; nous la considérons comme une variation de la fonction sexuelle, provoquée par un arrêt du développement sexuel […] C’est une grande injustice de persécuter l’homosexualité comme un crime – et c’est aussi une cruauté [1] ».

Le livre de Mohamed Mbougar Sarr, romancier sénégalais d’expression française, est remarquable par la finesse qu’il déploie pour traiter un sujet délicat. L’auteur s’inspire d’un fait réel, la vidéo de l’exhumation sauvage d’un homme traîné par une foule hors d’un cimetière musulman. Le cadavre est supposé être, selon la rumeur, un goor-jigéen, (homme-femme en wolof), un homosexuel qui souille un sol sacré.

Le narrateur, Ndéné, hétérosexuel, professeur de littérature française, enseigne à l’université de Dakar. Cette vidéo le percute au plus intime de lui-même. C’est la rencontre avec un réel. La violence et le déchainement de haine que produisent ces images créent une béance et l’ouvrent vers des questions jusque-là restées informulables. Il ignore pourquoi la nécessité du visionnage de cette vidéo, jusqu’à la nausée, s’impose à lui. Il veut savoir. Il mène son enquête, rencontre la mère du défunt, veut comprendre pourquoi le Sénégal est si hostile à l’homosexualité.

Alors qu’il réalise des photographies de sa compagne, à la plage, la présence d’un homme « au regard magnétique »[2] apparaît sur plusieurs clichés, à son insu. Fasciné par ce regard, il tente de retrouver cet homme, tout énivré par le désir qui s’empare de lui. « Suis-je un goor-jigéen ? »[3] Ndéné est divisé par cette révélation sur lui-même. Comment en assumer les conséquences dans un contexte politico-social aussi cruel ? Il sait aussi que, depuis son exclusion de l’université pour avoir enseigné la poésie de Verlaine – figurant sur la liste d’auteurs homosexuels à proscrire de l’enseignement par le ministère –, la rumeur décrète qu’il en est un.

Le narrateur réalise une prouesse d’écriture tout en nuance, pour démontrer la part d’inhumanité qu’impliquent le rejet et la haine de l’homosexualité… Les homosexuels sont solidaires de l’humanité parce que l’humanité peut les tuer ou les exclure [4].

* Mbougar Sarr M., De purs hommes, Paris, éd. Philippe Rey/Jimsaan, 2021.

[1] Freud S., Correspondance. 1873-1939, Paris, Gallimard, 1979, p. 461.

[2] Mbougar Sarr M., op. cit., p. 173.

[3] Ibid., p. 175.

[4] Ibid., p. 125.